Charles Maurras

Trois idées politiques

Par Stéphane Blanchonnet

Ces Trois idées politiques (1898) valent autant par la grande leçon politique qu’elles contiennent que par leur style nerveux et délicieusement ironique, « une espèce de perfection guerrière » d’après Pierre Boutang. Le principe en est simple et consiste à dénoncer successivement les illusions passéistes de la droite et les illusions progressistes de la gauche à travers les figures de Chateaubriand et de Michelet, puis à proposer, sous l’égide de Sainte-Beuve, le dépassement maurrassien de cette opposition.

Un coup à droite

Chateaubriand est pris par Maurras comme l’emblème d’un conservatisme insensé, qui s’incline devant la révolution-idée mais rejette la révolution-fait alors que seule l’attitude inverse est réaliste. En effet, comme l’écrit Maurras dans une note, « les idées de la Révolution sont proprement ce qui a empêché le mouvement révolutionnaire d’enfanter un ordre viable » et, s’il n’est ni possible ni souhaitable de ressusciter la société d’avant 1789, il est en revanche nécessaire et salutaire d’émanciper les esprits des préjugés libéraux et démocratiques des Lumières. Mais cette réforme intellectuelle et morale, cet effort organique et positif, laisse indifférent les nostalgiques d’un âge d’or à jamais perdu, ces royalistes romantiques dont le vicomte René devient le symbole : « Race de naufrageurs et de faiseurs d’épaves, […] Chateaubriand n’a jamais cherché, dans la mort et dans le passé, le transmissible, le fécond, le traditionnel, l’éternel : mais le passé, comme passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plaisirs. »

Parallèlement, Chateaubriand est accusé d’avoir, comme Victor Hugo, ruiné le génie abstrait de la langue française « en y faisant prévaloir l’imagination, en communiquant au langage, aux mots, une couleur de sensualité, un goût de chair, une complaisance dans le physique, où personne ne s’était risqué avant lui. »

Un coup à gauche

La névrose passéiste du romantique de droite trouve son triste pendant dans la fièvre humanitaire et progressiste du romantique de gauche. « Michelet fit de la pensée avec son cœur. Il fit penser son cœur sur tous les sujets concevables […] il eût même exercé son cœur à jouer aux échecs et à réduire des fractions. »

Le jugement est sans appel. Ce n’est pas avec le cœur que l’on fait de la bonne politique mais avec la tête ! Michelet incarne aux yeux de Maurras, toutes les utopies aussi niaises que généreuses inventées par les illuminés du XIXe siècle et dont les charniers du XXe montreront qu’elles s’achèvent toujours dans la Terreur.

À ce sujet, Maurras propose dans une note une intéressante généalogie du romantisme, cet empire de l’imagination et de la sensibilité sur la raison, qui a produit tant d’illusions mortelles dans les domaines moraux et politiques. Il aurait notamment pour origine le déclin de l’esprit philosophique lié lui-même au déclin de la théologie et du catéchisme catholiques : « Philosophiquement, ces cours d’instruction religieuse m’ont paru sans reproche. Ils familiarisent l’adolescent avec les finesses et les difficultés des idées générales ; mieux que la grammaire et les mathématiques, ils le rompent à la logique. »

L’empirisme organisateur

À l’opposé de Chateaubriand et de Michelet, frères siamois du romantisme, Sainte-Beuve, personnage dont Maurras reconnaît par ailleurs les failles et les limites, apparaît comme le symbole de l’esprit classique, esprit d’ordre et d’analyse qui rétablit la raison dans ses droits. « Un esprit d’une rare pénétration [Anatole France] a nommé l’auteur des Lundis notre Thomas d’Aquin. Le mot, qui peut surprendre, a sa profonde vérité. Chaque âge possède le Thomas d’Aquin qu’il mérite, et n’a rien de meilleur. »

Le XIXe siècle, qui ne vaut pas grand-chose aux yeux de Maurras, aura donc un sauveur à sa mesure. Celui-ci présente « du moins l’avantage de nous mêler aux plus nobles intelligences de sa famille ». Cette famille, dont les plus illustres représentants tels que Bonald, Comte, Le Play, Taine ou Balzac sont cités par Maurras, représente la résistance que la pensée positiviste ou plus largement organisatrice oppose aux principes délétères du libéralisme et du romantisme. On sait d’ailleurs que c’est à Sainte-Beuve que Maurras attribuera la paternité de sa propre méthode, « l’empirisme organisateur » – formule qui apparaît peut-être pour la première fois dans Trois idées politiques – et que le maître de l’Action française restera dans l’histoire des idées celui qui a opéré la synthèse des traditions positivistes et contre-révolutionnaires du XIXe siècle.


On pourrait trouver encore bien d’autres merveilles au détour d’un paragraphe ou dans une des nombreuses notes de cette œuvre brève mais d’une densité hors du commun. Il nous faut pourtant conclure et en priorité sur l’actualité du texte. Le légitimisme nostalgique et morbide de Chateaubriand fait hélas encore recette de nos jours parmi ceux dont le royalisme s’accommode d’une république qui les laisse rêver à un prince lointain et à une restauration plus lointaine encore. Au-delà du royalisme, il atteint tous ceux qui ont renoncé à la France terriblement meurtrie mais encore vivante qui est sous leurs yeux pour mieux se complaire dans l’apologie d’une France idéale dont on peut se demander si elle a jamais existé. Quant à l’idéalisme politique de la gauche, aujourd’hui devenu produit culturel de consommation courante (voyez les marchandises à l’effigie d’Ernesto “Che” Guevara), il n’a jamais autant pollué les esprits. Heureusement, l’empirisme organisateur lui non plus n’est pas mort. Souhaitons que la petite phalange des esprits encore libres sente de plus en plus la nécessité de s’y référer.

* cf Œuvres capitales. Essais politiques. Éd. Flammarion.

L'Action Française 2000 - 2 décembre 2004